Le Caucase de Koumaïl
Pour chaque lieu du roman, chaque étape du voyage, vous trouverez ici des informations complémentaires : articles de presse, photos, cartes... ainsi que des souvenirs de lectures ou de films qui ont nourri mon écriture.
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Le tiroir s'ouvre...
Le verger de Vassili
C’est un film russe, mais vous n’y verrez aucun paysage enneigé, aucun traîneau dans la taïga, car il se passe sous le soleil d’une région méridionale de l’ex-URSS : la Crimée. L’histoire se déroule sous Staline, à l’époque des grandes purges, et raconte les dernières journées d’un père de famille avant son arrestation.
Je me souvenais de la paire de moustaches que porte le personnage de Sergueï dans le film (l’acteur est Nikita Mikhalkov lui-même) et j’en ai affublé Vassili, le père de Gloria.
Je me souvenais surtout de la lumière estivale, de l’ambiance gaie et nostalgique qui régnait dans la datcha où se réunissent les membres de la famille : je m’en suis inspirée pour imaginer la jeunesse de Gloria dans sa maison en bois, une sorte de paradis perdu.
J’ai imaginé le verger à partir d’un autre souvenir fort : la lecture d’un roman de John Irving, L’Œuvre de Dieu, la part du Diable (Point Seuil).
C’est un formidable roman qui commence dans un orphelinat dirigé par un gynécologue humaniste et toxicomane, Wilbur Larch. N’arrivant pas à trouver une famille d’accueil pour l’un de ses pensionnaires, Homer, il finit par accepter d’en être le père. L’histoire se poursuit dans un immense verger de pommiers où Homer, devenu grand, fait l’apprentissage de la vie. On croise dans ce roman une incroyable série de personnages attachants, notamment Melony, la fille la plus en colère que j’aie pu rencontrer!
L'immeuble
Je précise que j’ai travaillé uniquement à partir des souvenirs. Je n’ai retrouvé les textes et la photo qu’a posteriori, pour les transmettre ici, sur ce site.
Extrait de L’assommoir d'Emile Zola
« A l’intérieur, les façades avaient six étages, quatre façades régulières enfermant le vaste carré de la cour. C’étaient des murailles grises, mangées d’une lèpre jaune, rayées de bavures par l’égouttement des toits...(...). Les fenêtres sans persiennes, montraient des vitres nues, d’un vert glauque d’eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des matelas (...) devant d’autres, sur des cordes tendues, des linges séchaient..(...) Du haut en bas, des logements trop petits crevaient au dehors, lâchaient des bouts de leur misère par toutes les fentes. (...) Salie de flaques d’eau teintée, de copeaux, d’escarbilles de charbon, plantée d’herbe sur les bords, entre les pavés disjoints, la cour s’éclairait d’une clarté crue, comme coupée en deux par la ligne où le soleil s’arrêtait. Du côté de l’ombre, autour de la fontaine dont le robinet entretenait là une continuelle humidité, trois petites poules piquaient le sol. (...) Et Gervaise lentement promenait son regard, l’abaissait du sixième étage au pavé (...), intéressée par la maison comme si elle avait eu devant elle une personne géante. (...) Si Gervaise avait demeuré là, elle aurait voulu un logement au fond, du côté du soleil. »
Extraits de Confessions d'un porte-drapeau déchu d'Andrei Makine
« Nos trois maisons se trouvaient à la bordure de la petite ville de Sestrovsk, et, repliées sur la cour, semblaient affirmer leur autonomie. Il y avait cette ville avec son énorme usine aux cheminées noires, son cinéma, sa gare. Il y avait Leningrad, brumeux et attirant, à une demi-heure de train. Mais la cour préservait jalousement son indépendance. » (p.40)
« Les rares moments où ma mère me racontait ses années d’enfance coïncidaient dans ma mémoire avec les soirées d’hiver, le dimanche, son jour de repassage.
Elle rapportait de la cour une énorme brassée de linge givré, le déposait sur le coffre. (...) Je m’installais avec mon bol de lait chaud sur le coin de la table. Derrière la fenêtre bleuissait déjà le crépuscule. C’est à ces moments-là qu’elle commençait à parler, ses grosses mains rouges abandonnées sur les genoux, ses yeux perdus dans le bleu qui lentement s’épaississait derrière la vitre. Ses récits restèrent toujours liés pour moi à cet amas odorant sur le coffre, à ce bienheureux délassement de la femme aux doigts froids et rouges. » (p.49)
CONFESSION D'UN PORTE DRAPEAU DECHU d'Andrei MAKINE
© Belfond, un département de Place des éditeurs, 1996. Tous droits réservés.
Ma grand-mère paternelle a vécu dans cette cité d’Alfortville pendant presque soixante-dix ans,
et c'est là aussi que mon père est né.
En clin d'œil, voici son école. Mon grand-père l'a fréquentée aussi à partir de 1922. Elle s'appelle "Octobre" à cause de la révolution russe d'octobre 1917...
Quand j’étais petite, nous allions rendre visite à ma grand-mère certains dimanches, et elle mangeait toujours un Paris-Brest, sa pâtisserie préférée.
Le nez à la fenêtre, je regardais les enfants de la cité jouer dehors.
Je pense que cette cour fait partie du puzzle de souvenirs à partir desquels j’ai inventé celle de l’Immeuble de Koumaïl...
Ma grand-mère est décédée en 2007, elle s’apprêtait à fêter son 101ème anniversaire !
Souma-Soula
Le reporter (Bakhtiar Akhmedkhanov) faisait le récit de son voyage dans une ancienne république soviétique située près de la frontière chinoise, le Kirghizistan. La ville où il s’était rendu est l’une des plus polluées du monde. Elle porte le nom de Maïlouou-Souou : je me suis inspirée de ce reportage pour créer Souma-Soula dans « Le temps des miracles ».
À Maïlouou-Souou, il y avait autrefois la plus grande usine d’ampoules électriques d’URSS, ainsi qu’une mine d’uranium.
Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une gigantesque décharge : une montagne de verre, sur laquelle travaillent essentiellement des femmes et des enfants.
Pour un salaire de misère (entre 4 et 12 euros par jour), ces « mineurs » creusent et trient à la main dans la décharge. Ils cherchent les vieux culots d’ampoules pour en récupérer les fils de nickel. Toute la journée, il respirent de la poussière de verre, sans compter qu’ils sont exposés à une forte radio-activité. Les enfants sont atteints de malformations, les adultes développent des cancers. Parfois, un pan de la montagne s’effondre : 27 personnes ont été ensevelies en l’espace de trois ans.
J’ai imaginé Gloria et Koumaïl débarquant dans un endroit similaire, avec leur optimisme à toute épreuve, et j’ai imaginé la mort de la petite fille sous les roues d’un camion plutôt qu’un effondrement.
De toute façon, dans la réalité, la vie de ces gens est bien pire que ce que j’ai laissé filtrer dans le roman.
Voici la photo qui illustrait l’article. Crédit : Nina Groshkova/ Laski/ Getty/ Afp
Soukhoumi
À la fin des années 1980, elle comptait plus de 100 000 habitants, qui parlaient neuf langues et pratiquaient des religions diverses. C’était une station balnéaire réputée de la Mer Noire.
Elle a été en grande partie détruite par les bombardements en 1992-1993.
Pour rendre l’ambiance étrange de cette ville, je me rappelée un court séjour à Berk-sur-Mer dans le Pas-de-Calais. Ça n’a rien à voir, certes ! Pourtant, j’avais été frappée par l’atmosphère étrange de cette station, où se côtoient les estivants et les malades en fauteuils roulants (Berck est, depuis le XIXe siècle, un lieu de soin hélio-marin réputé).
Il y avait des carcasses d’anciens sanatoriums près de la plage, des ossatures d’immeubles en béton qui donnaient l’impression d’avoir été bombardés, puis d’être restés figés dans cet état.
Mais je me suis surtout inspirée des photos de Mathilde Damoisel, journaliste et réalisatrice, qui a tourné un documentaire à Soukhoumi. Elle a eu la gentillesse de m’autoriser à reproduire quelques-unes de ses photos ici.
Pour plus de renseignements, n’hésitez pas à cliquer ici.
L'Abkhazie
En voici certaines, avec des extraits du « Temps des miracles » qui correspondent à la fuite de Gloria et Koumaïl vers la Russie.
On voudrait aimer quelqu’un pour toujours, et il faut se quitter.
On voudrait la paix, et c’est l’émeute.
On voudrait prendre un bateau, et il faut grimper dans un camion.
Un camion qui pue l’essence frelatée, la sueur, le chien mouillé. Un camion qui s’embourbe, qui bascule dans les ornières des routes de montagne. Un camion qui transporte des dizaines d’autres réfugiés avec leurs bardas remplis de trucs. »

« Et le pire, c’est que personne n’y comprend rien. Si Dieu existait, ou Allah, il serait bien en peine de fournir une explication à nos malheurs, pas vrai ? »
(...) « Je ne sais pas qui a inventé les frontières, si c’est Dieu, Allah ou quoi, mais je trouve que c’est une mauvaise idée ».
« Nous sommes une quinzaine, en file
indienne derrière Cet Homme qui nous fraie le
chemin avec sa lampe de poche. Autour de nous, la
nuit ouvre sa bouche épaisse et menaçante ; au
moindre écart, elle pourrait nous avaler tout crus.
Mais, quand on veut quelque chose, il faut souffrir
en silence, pas vrai ? Alors je marche, en me
tordant les chevilles, en essayant d’oublier ma
peur, la fatigue et la faim ; j’ai l’habitude.
Il pleut. La boue se transforme en
glu sous nos semelles, et, si vous voulez mon avis,
ce n’était pas la peine de se faire propre aux
bains publics, puisque au bout du compte on doit se
salir dans les bois à chaque contrôle.
– Tatata ! Arrêtez de râler, Monsieur Blaise,
et marchez en silence, ok ? »
(...)
Nous avançons entre les arbres pendant des heures
et des heures. Nos pieds glissent et roulent, sur
les cailloux, les branches mortes et des choses
invisibles.
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